Étude en français · publiée le 16 octobre 2026. Les sources consultées et les études seulement repérées sont distinguées dans la bibliographie.

Le Wakan rōeishū : comment une anthologie devient un classique

Le 和漢朗詠集 (Wakan rōeishū) rapproche des poèmes japonais et des passages de poésie ou de prose en chinois, retenus pour leur beauté et leur aptitude à être récités. Son compilateur, 藤原公任 (Fujiwara no Kintō, 966–1041), ne cherche pas à réunir toute la production d’une époque. Il choisit des unités brèves, les classe et rend possible leur réemploi. Ce geste explique une part de la fortune du livre : on peut l’ouvrir pour chanter, écrire, apprendre, citer ou contempler une page calligraphiée. L’objet change de fonction sans perdre son titre.1

Un club de happy few, à travers les siècles

Il arrive qu’un vers ancien semble avoir attendu notre propre vie. Celui qui l’a écrit devient alors un proche : il a connu ce départ, cette impatience, cette lumière que nous reconnaissons. Nous pouvons nous imaginer à sa place, auprès de ses amis, devant sa fenêtre. Entre sa page et la nôtre, une complicité se noue.

C’est cette rencontre que le projet veut faire vivre aujourd’hui. Un club de happy few, dispersé entre les siècles, les pays et les langues, dont les membres se reconnaissent au plaisir d’un poème. Chacun peut y entrer en lisant, en tenant un pinceau, en partageant une image ou quelques mots. Une calligraphie envoyée par quelqu’un que l’on ne connaît pas encore agrandit ce cercle. Le livre continue ainsi de réunir des personnes autour de la beauté et de la poésie ; nos réponses lui donnent une vie contemporaine.

Une anthologie de passages choisis

Le mot « poème » peut tromper lorsqu’il désigne toutes les entrées du recueil. Un waka japonais est normalement donné comme une pièce entière ; les textes chinois sont souvent des vers ou des passages détachés d’une œuvre plus longue. Cette différence est constitutive de l’anthologie. L’extrait possède une autonomie sonore et imagée, mais il garde une profondeur que la connaissance de son texte d’origine permet de retrouver.

« Japonais » et « chinois » ne désignent pas ici deux nationalités auxquelles correspondraient deux langues exclusives. Des lettrés japonais composent eux aussi en chinois. Le lecteur rencontre donc des œuvres chinoises venues du continent, des compositions japonaises en chinois et des waka. Le recueil organise leur rencontre à l’intérieur des mêmes rubriques. Il ne juxtapose pas deux bibliothèques étrangères l’une à l’autre.1

Deux volumes distribuent ce matériau. Le premier parcourt les saisons ; le second rassemble des sujets variés, des phénomènes naturels aux lieux d’habitation, de la vie religieuse aux sentiments et aux conditions humaines. Ce classement fait d’une même rubrique une petite réserve de formulations. Pour lire l’ensemble, il faut suivre les rapprochements ; pour s’en servir, il suffit de retrouver le sujet désiré. La base actuelle adopte une numérotation de 803 entrées. Ce chiffre décrit notre corpus : certaines notices de témoins donnent 804 pièces. Il ne faut pas confondre cette divergence de décompte avec un poème qui manquerait nécessairement dans notre interface.2

À quel moment et pour qui ?

La compilation appartient au début du XIe siècle. Le récit le plus séduisant en fait un présent offert par 藤原公任 (Fujiwara no Kintō) pour le mariage de sa fille avec 藤原教通 (Fujiwara no Norimichi). Mais le récit du 十訓抄 (Jikkinshō), composé bien après les faits, n’est pas un procès-verbal de la fabrication du livre. 柿村重松 (Kakimura Shigematsu) relève déjà une difficulté dans la désignation du gendre et distingue deux propositions : le recueil aurait pu être offert à l’occasion du mariage sans avoir été compilé spécialement pour cette occasion. La tradition matrimoniale éclaire la valeur du livre comme présent aristocratique ; elle ne donne pas à elle seule une date certaine d’achèvement.1

Le milieu de sa naissance est celui où la poésie, la musique, la récitation et la connaissance des précédents font partie de la vie de cour. Kakimura rapproche des scènes du 枕草子 (Makura no sōshi), du 紫式部日記 (Murasaki Shikibu nikki) et d’autres récits : une citation reconnue permet de répondre à une situation, d’émouvoir une assemblée ou de montrer son intelligence d’un moment. L’anthologie donne une forme durable à cette culture du passage mémorable. Elle suppose des œuvres et des pratiques antérieures ; sa nouveauté tient à leur sélection et à leur disposition commune.1

Des textes, des mains et des versions

Il n’existe pas une chaîne simple où chaque nouvelle copie remplacerait l’ancienne. Le recueil circule sous forme de manuscrits complets, de rouleaux, d’albums, de fragments détachés et d’éditions imprimées. Ces objets diffèrent par les leçons du texte, les attributions, la présence des titres et des annotations, autant que par la mise en page. Une « version » peut désigner une famille textuelle, un exemplaire particulier ou un état éditorial ; ces sens doivent rester distincts.

Le travail de collation de 加藤洋介 (Katō Yōsuke) prend pour base le manuscrit en reliure collée appelé 粘葉本 (detchōbon), traditionnellement attribué à 藤原行成 (Fujiwara no Yukinari), et le compare notamment aux témoins 伊予切 (Iyo-gire), 近衛本 (Konoe-bon), 関戸本 (Sekido-bon) et 雲紙本 (kumogami-bon). Une attribution traditionnelle de calligraphie ne constitue pas une signature authentifiée du copiste. Une lecture ancienne n’est pas davantage automatiquement la lecture originale : il faut comparer les témoins et les œuvres citées.3

La variété des supports se voit dans le 芦手絵和漢朗詠抄 (Ashide-e Wakan rōeishō), copié en 1160 par 藤原伊行 (Fujiwara no Koreyuki). L’écriture y rencontre un papier décoré de motifs qui associent lettres et images. Ce témoin montre que la transmission du livre n’est pas seulement conservation d’un texte : la page devient elle-même une œuvre à regarder. Un scan monochrome tardif ne rendrait qu’une partie de cette expérience matérielle.4

Pourquoi le livre a-t-il fait autorité ?

Son premier avantage est de concentrer des passages déjà aimés et des passages proposés à l’admiration. 白居易 (Bai Juyi) occupe une place exceptionnelle parmi les auteurs chinois. Cette forte présence n’est pas un palmarès de toute la poésie chinoise : elle témoigne d’une réception japonaise particulière, attentive à des œuvres, des images et des tours de langue disponibles dans son propre monde lettré. Les chiffres varient avec les décisions d’attribution ; les tableaux de Kakimura doivent être lus avec leur principe de comptage, plutôt que substitués aux données de notre corpus.1

Le classement thématique rend ces morceaux utilisables. Apprendre quelques vers ne sert pas seulement à répéter un chef-d’œuvre : cela prépare des rapprochements, des citations et de nouvelles compositions. L’étude de 佐藤道生 (Satō Michio) sur le commentaire de 大江匡房 (Ōe no Masafusa) montre que la recherche des textes complets, entreprise sur ordre de 白河上皇 (Shirakawa Jōkō), fournit aussi aux débutants des connaissances nécessaires à la composition et à l’appréciation des poèmes sur sujet imposé. Le commentaire est ainsi un instrument de production littéraire.5

La double présence des caractères chinois et de la poésie japonaise favorise aussi l’apprentissage de l’écriture. Kakimura se souvient d’un usage de passages du recueil comme modèles donnés aux élèves. Le livre ne doit donc pas sa durée à la seule récitation musicale. Son autorité est entretenue par des gestes différents : mémoriser, expliquer, copier, calligraphier, collectionner et citer. L’existence d’une édition ancienne dans la collection de manuels élémentaires de Tokyo Gakugei donne un témoin matériel de cette fonction scolaire.6

Enfin, le recueil transmet des textes dont les ensembles d’origine ne nous sont plus intégralement parvenus. Sa valeur change alors d’échelle : l’anthologie qui avait choisi les beaux morceaux devient une source pour reconstruire une littérature perdue ou dispersée. Kakimura insiste sur cette fonction de conservation. Elle explique pourquoi un livre peut cesser d’être un manuel ordinaire sans cesser d’être indispensable aux historiens de la littérature.1

Un abandon, ou plusieurs déplacements ?

Parler d’un abandon unique réunirait à tort trois histoires : celle du chant de cour, celle de l’enseignement et celle de la lecture savante. Kakimura décrit un affaiblissement des occasions de récitation dans un monde marqué par les guerres après la fin du gouvernement de 鎌倉 (Kamakura). Il constate pourtant des prolongements dans les récits guerriers, les chants et le théâtre. Il distingue même les emprunts directs au recueil de ceux qui passent par une œuvre intermédiaire. La diminution d’une pratique n’implique donc pas l’extinction des phrases.1

Pour la fonction scolaire, la collection de Tokyo Gakugei situe l’usage général des 往来物 (ōraimono), livres d’apprentissage auxquels appartient son exemplaire, jusqu’au début de l’époque 明治 (Meiji). On peut y voir le cadre d’un changement de régime pédagogique. Cette indication ne mesure cependant ni la dernière utilisation du recueil ni le poids propre des réformes scolaires dans son recul. Attribuer sa disparition à une loi, à une date ou à une cause unique demanderait une enquête sur les programmes, les tirages et les usages locaux.6

Il reste surtout impossible de parler de disparition complète. Le commentaire de Kakimura paraît en 1926 ; des travaux de collation et des éditions critiques poursuivent ensuite l’étude du texte. Une enquête universitaire sur les manuels contemporains relève encore des passages du recueil dans l’enseignement du chinois classique et de ses rapports avec la littérature japonaise. Ce qui s’est défait est une ancienne centralité, faite d’usages courants qui se renforçaient les uns les autres. Ce qui demeure est une présence plus spécialisée, littéraire, musicale, calligraphique et patrimoniale.7

Ce que Kakimura avait déjà écrit

La réponse est nette pour l’histoire de l’anthologie : 柿村重松 (Kakimura Shigematsu) lui consacre une introduction de 44 pages, avant l’explication des pièces. Son sommaire annonce quatre parties : origine (p. 1), contenu (p. 9), diffusion (p. 26), recherche et commentaires (p. 37). Les scans 6 à 28 du PID 983018 les contiennent. Il ne s’agit pas encore de l’article français proposé ici : l’ouvrage fournit une enquête japonaise de 1926, des citations anciennes et des jugements qu’il faut distinguer des recherches postérieures. Il constitue un socle particulièrement riche, et non un substitut à leur lecture.